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19 février 2021
Revue de Presse

Huawei tisse sa toile dans les écoles d'ingénieurs françaises

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Comment Huawei tisse sa toile dans les écoles d’ingénieurs françaises

Chaires, concours pour les étudiants, certification pour les enseignants, dons, recrutements… À l'image de nombreuses entreprises, le géant numérique chinois Huawei multiplie les partenariats avec les établissements d’ingénieurs français. Sous le regard vigilant de l’Etat.

Elle est co-fondatrice de ISLA, un collectif qui promeut le zéro déchet dans la mode, il est data analyst chez Fitpay, un logiciel de paie en ligne. Au premier abord, rien ne lie Paula Menéndez Pausa et Loïc Bontemps. Pourtant, en 2017, respectivement étudiants à l’ISEP et l’INSA Lyon, ils font partie de 20 étudiants ingénieurs lauréats du programme Talents Numériques, organisé par Huawei. Initié en 2011, ce concours récompense les élèves ayant proposé une solution innovante mêlant enjeux sociétaux et transformation numérique. En guise de trophée, Paula, Loïc et les autres vainqueurs s’envolent pour deux semaines en Chine, un voyage organisé et financé par le géant des télécoms chinois. Balade dans Pékin, découverte de la langue et gastronomie locale, hébergement dans des hôtels luxueux, les journée réglées comme du papier à musique ont tout du séjour culturel classique.

Huawei en profite aussi pour organiser une visite guidée de son campus de Shenzhen. Véritable ville dans la ville avec son propre réseau de transport, ses salles de sport et ses "mini-hôpitaux", il accueille plus de 30 000 salariés du groupe. De quoi mettre des étoiles dans les yeux d'étudiants européens fraîchement débarqués en Chine. “C’était vraiment une opération séduction pour générer chez nous un effet “ouah”, pour qu’on en parle autour de nous à notre retour, analyse avec le recul Loïc, étonné d’avoir également eu droit à des cours sur les télécoms. Une compétence clé de Huawei, alors que l'Etat décourage désormais les opérateurs d'utiliser l'industriel dans le déploiement de la 5G en France. Paula garde elle le souvenir d’une expérience enrichissante et dépaysante : "Cela nous a permis d’en apprendre plus sur le travail au sein de l’entreprise et la culture chinoise.”

A l’image d'entreprises comme Thales, Safran, Microsoft ou Cisco, Huawei affirme depuis plusieurs années sa proximité avec le monde de l'enseignement supérieur français, qui forme les futurs professionnels de l’intelligence artificielle, du big data ou des télécoms. Opération communication pour améliorer sa marque employeur ? Volonté d’attirer les meilleurs talents français ? De s’impliquer dans la recherche ? Ces questions resteront en suspens, Huawei ayant décliné notre demande d'interview. Une chose est sûre : le géant chinois soigne ses relations avec de nombreuses écoles françaises.

Formation de enseignants, dons et conférences

Le 29 novembre 2019, Weiliang Shi, directeur Général de Huawei France, et Alexandre Caminada, directeur de Polytech Nice Sophia, ont signé un partenariat dans le cadre du “Huawei ICT Academy”, une première pour un établissement d'ingénieurs français. Lancé en 2013 à l’échelle mondiale, ce programme a pour vocation de démocratiser les connaissances des technologies de l’information dans les universités. Depuis, Huawei dispense des formations gratuites auprès de professeurs de Polytech Nice Sophia sur des thématiques comme la 5G ou le cloud. A Nice, le partenariat avec Polytech ne se focalise pas uniquement sur la délivrance de certifications aux personnels. “Ils nous ont également fait don de quelques dizaines de milliers d’euros de matériel et organisent des conférences sur la 5G à nos étudiants”, complète Alexandre Caminada. L'intérêt des écoles est réel. Le directeur de Polytech Nice Sophia indique que son école a directement contacté Huawei pour évoquer un potentiel rapprochement. "L'intérêt pour nous est de bénéficier d’un savoir-faire intéressant. Huawei est un des leaders de la téléphonie mobile et est très en avance sur la 5G.”

Quelques jours après Polytech Nice, l'ESTIA, école privée située en périphérie de Biarritz, a été la seconde à rejoindre la "Huawei CT Academy". Un accord aux tenants et aboutissants similaires à celui de son homologue niçoise : formation des enseignants, équipements dans le domaine des réseaux et objets connectés et interventions de professionnels de l’entreprise sur des sujets liés au big data, l’internet des objets et l’intelligence artificielle. “Ce rapprochement favorise l’insertion de nos étudiants et nous permet d’augmenter nos capacités de recherche”, détaille Patxi Elissalde, directeur général de l’ESTIA. Depuis quelques mois, l'École supérieure du génie informatique (ESGI) participe également à l'académie de Huawei.

Mais l'académie n'est pas la seule initiative. La société asiatique est également impliquée dans un laboratoire de recherche de Polytech Nice dédié au traitement des signaux, de l’image et du son pour les caméras embarquées des téléphones. Et toujours à Sophia-Antipolis, en 2019 Huawei s'est rapproché de l'école EURECOM à travers une chaire de recherche notamment axée sur le déploiement de la future 6G.

En parallèle, Huawei développe ses propres petits centres de recherche en France. En octobre, elle inaugurait à Paris le sixième de l'hexagone, le centre Lagrange, rue de Grenelle, dans le VIIe arrondissement. Il accueille trente chercheurs spécialisés dans la recherche fondamentale en mathématiques et calculs. Un autre centre sur la même thématique est installé à Boulogne Billancourt depuis 2016. Il est dirigé par Merouane Debbah, chercheur et professeur à Centrale Supélec, école d'ingénieur spécialisée dans les télécommunications et le numérique.

Vers les écoles du plateau de Saclay

Le leader des télécoms tente également de tisser sa toile en banlieue parisienne, au sein du plateau de Saclay. Haut-lieu de l’ingénierie française, il abrite notamment, l'Institut polytechnique de Paris, qui rassemble cinq écoles : Télécom Paris, Telecom Paris Sud, l’ENSAE, l’ENSTA et Polytechnique. Si Huawei n’a aucun partenariat industriel à l’X, il sponsorise depuis décembre 2018 le “AX-China Huawei Fellowship”. L'association vise à aider financièrement les étudiants chinois souhaitant intégrer l'école Polytechnique. Une annonce faite en marge de la création du AX-China Group, une association d'anciens étudiants chinois de l'X. L’entreprise a également mis le grappin sur Jacques Biot, président exécutif de l'École polytechnique de 2013 à 2018, nommé fin octobre à la tête du conseil d’administration de Huawei France. Ce choix de carrière interroge un élève de l’X l’ayant côtoyé lors de ses premières années d’études, contraint de s’exprimer sous couvert d’anonymat à cause du devoir de réserve auquel sont soumis les membres de l’école. “J’ai été étonné, car il mettait vraiment en avant la souveraineté nationale et le savoir-faire industriel à la française au cours de ses déclarations dans l’école’, se rappelle-t-il.

Un diplômé de Polytechnique évoque lui le coup de maître réalisé par Huawei en embauchant un fin connaisseur du monde ingénieur au carnet d’adresse bien fourni. “Jacques Biot a noué des connexions universitaires à la tête de l’X et fait partie du corps des Mines, dont les membres sont à la tête d’entreprises du CAC40, mais aussi très implantés dans les administrations et cabinets ministériels. Cela pourrait évidemment ouvrir de nouvelles portes à Huawei.”

Les relations ont été plus étroites avec Telecom Paris, dont le cœur d’enseignement est le coeur d’activité de Huawei. Dès 2017, l'école, alors encore membre du réseau ParisTech, a signé une convention de partenariat avec Huawei alliant conférences, formations et simulations d’entretiens d'embauche avec les équipes RH du fabricant de téléphones. Dans un document sur les relations entreprises de l'école publié en février 2019, Huawei apparaît dans le top 20 des recruteurs d’étudiants de l'école, au côté de Thales, Orange, Dassault, Microsoft ou Google.

Sous le regard de l'Etat

En février 2020, l’hebdomadaire Challenges révélait qu'en novembre 2019, Telecom Paris avait bénéficié d’un don de 700 000 euros de la part de Huawei, ainsi que d’une proposition de partenariat sur cinq ans dans les domaines de l’optique, de la communication et des réseaux télécoms. Montant : 3 millions d’euros. Un rapprochement alors soumis à l’accord du ministère de l’Economie (ministère de tutelle de l’école) par le biais du Haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HDFS), dont le rôle est de veiller aux respects des intérêts économiques français dans les partenariats industriels. Contacté par l’Usine Nouvelle, le HFDS nous a confié avoir rendu un avis négatif sur ce partenariat, qui ne s’est pas concrétisé. Telecom Paris n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Une intervention de l’Etat loin d'être isolée. Directeur de cabinet de Fleur Pellerin, Ministre déléguée aux PME, à l'Innovation et à l'économie numérique, de 2012 à 2014, l’ancien président de l’ARCEP Sébastien Soriano se remémore avoir été contacté par Télécom Paris, à la recherche de conseils sur un potentiel partenariat avec Huawei. “A l’époque, nous leur avions suggéré de ne pas s’engager avec Huawei”, se rappelle Soriano.

Soupçonnée d'espionnage industrielle par les Etats-Unis, d'être impliquée dans le développement d'un logiciel de reconnaissance faciale utilisé par le régime chinois pour surveiller et persécuter la minorité Ouighour, Huawei suscite la controverse.

En France, un groupe de travail baptisé Cerbère matérialise cette crainte. Mis en place par Matignon depuis 2015, il réunit six ministères, les services de renseignement et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI). Son rôle ? Surveiller les mouvements de Huawei sur le sol français. Cette défiance ne va pas empêcher la multinationale d'installer sa première usine de production hors de Chine à Brumath, à quelques encablures de Strasbourg. Surveillé, mais pas rancunier ?

 
Clément Le Foll  -  L'USINE NOUVELLE - L'actu des campus - 8fév2021



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