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24 octobre 2019

Le bruit au travail : un fléau sur lequel les managers peuvent agir

Le bruit au travail dérange plus d’un actif sur deux, dont nombre de cadres, selon une enquête JNA / Ifop. Face aux nuisances sonores, qui peuvent provoquer de véritables souffrances psychologiques, les managers sont en première ligne.(Carrières et emplois)

À l’occasion de la 4e Semaine de la santé auditive au travail, qui aura lieu du 14 au 18 octobre, l’association JNA (journée nationale de l’audition) et ses experts (médecins du travail, ORL, sociologues, psychologues) ont mené une enquête avec l’Ifop (1), afin d’évaluer l’impact des nuisances sonores en entreprise sur les salariés. Premier constat : le bruit au travail est particulièrement gênant et nocif, et il peut aller jusqu’à mettre “la santé du travailleur en péril”.

“Ce sujet n’est pas beaucoup traité, mais pourtant, le bruit au travail s’applique à toutes les entreprises, à tous les salariés et à tous les secteurs ; pas seulement le BTP et l’industrie, qui sont traditionnellement bruyants”, note Nicolas Bessot,  chef du service Santé Sécurité au travail de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) Île-de-France.

Selon l’enquête JNA / Ifop, plus d’un actif sur 2, soit 59 %, sont gênés par le bruit et les nuisances sonores au travail. En 2017, ils étaient 52 %, soit une augmentation de 7 points en 2 ans. Les sources de bruit varient en fonction du domaine d’activité : les travailleurs indépendants et les ouvriers sont 30 % à citer d’abord les sons provenant de l’extérieur des locaux et le matériel utilisé (imprimantes, ordinateurs, machines) ; tandis que les cadres et les professions intellectuelles supérieures désignent comme responsables de leur gêne les discussions entre collègues (20 %) et les conversations téléphoniques (21 %).

Stress, irritabilité et perte de productivité

L’impact des nuisances sonores ressenties au travail est non négligeable. Deux tiers des actifs (67 %, contre 50 % en 2018, soit + 4 points en un an) affirment qu’elles provoquent chez eux des “conséquences négatives” sur leur santé au quotidien ; à savoir notamment de la fatigue et de l’irritabilité (54 %), du stress (46 %), des gênes auditives ou des troubles du sommeil (30 %), et de la “souffrance psychologique” (25 %). Résultat, pour les travailleurs, le bruit est responsable d’une perte de productivité de leur part (40 % en moyenne, 51 % chez les cadres), “d’agressivité dans les échanges” (36 % au total, 37 % chez les cadres), de tensions / conflits au sein de leur équipe (31 % au total, 35 % chez les cadres), et de “comportements de repli sur soi” (35 % chez les cadres, 28 % en moyenne).

Selon les actifs sondés, le bruit et les nuisances sonores ont notamment provoqué, entre juin et septembre 2019, des arrêts de travail (14 %) et des démissions (7 %) dans leurs entreprises.

Des actions timides chez les entreprises

Quelles “actions correctives” ces dernières ont-elles mis en place pour résoudre ce problème ?

D’après l’étude, les employeurs ne sont que 23 % à mettre à disposition de leurs collaborateurs des bouchons protecteurs, 18 % à réaménager les espaces existants (par exemple, dans le cas d’un open space), 16 % à créer des espaces pour “s’isoler du bruit”, et 15 % à organiser des sessions d’information et de sensibilisation.

“Il y a un gros paradoxe : alors que les salariés sont clairement gênés par le bruit, et malgré l’ampleur des répercussions liées à ce phénomène, peu de solutions sont mises en place par les entreprises, et quand elles le sont, c’est de façon très discrète”, constate Romain Bendavid, du département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’Ifop.

Face à cette situation, JNA a conçu un “manifeste” dans lequel elle dresse une liste “d’actions à mener” pour “réduire la souffrance physique et psychique” des salariés liée au bruit. Elle préconise tout d’abord de modifier la réglementation française sur le bruit au travail en abaissant les niveaux réglementaires d’exposition dans les entreprises, afin de “rendre obligatoire la chasse au stress acoustique” dans le monde professionnel.

“Le seuil de 80 décibels de niveau sonore n’est pas adapté au monde du travail actuel, notamment quand on sait que le bruit qui génère du stress et de la souffrance psychologique peut être largement en dessous de ce chiffre (entre 55 et 60 dB) et n’est en fait pas traumatisant pour l’oreille”, observe Jean-Luc Puel, directeur de recherche à l’Inserm Montpellier et président de l’association.

Le manifeste conseille aussi aux entreprises de faire de la lutte contre les nuisances sonores l’une des priorités de leurs programmes de qualité de vie au travail (QVT) et un “axe stratégique” de leur démarche RSE (responsabilité sociétale). Enfin, elle recommande aux organisations de former les managers et de les “outiller”, afin de mettre en place “une vigilance de proximité”.

Les managers au premier plan

“Les managers sont les premiers acteurs de santé au travail. Ils doivent la prendre en compte : écouter les salariés, entendre et gérer leurs plaintes, car il s’agit toujours d’alertes ; mais aussi se former à la prévention des risques psychosociaux liés à l’exposition au bruit”, estime de son côté Patrick Légeron,  psychiatre fondateur du cabinet Stimulus, et co-auteur d’un rapport de l’Académie nationale de médecine portant sur le burn-out, publié en 2016.

En parallèle de son manifeste, JNA a conçu un guide pratique pour les managers. Elle conseille à ces derniers de sensibiliser les salariés à l’importance de réguler leur propre production sonore, mais aussi d’agir sur la “culture collective” du bruit.

“Il est nécessaire d’agir au niveau des croyances culturelles au sein de votre équipe. Le bruit donne un sentiment de dynamisme et de mouvement, mais celui-ci peut en conduire certains jusqu’au burn-out”, écrit l’association.

Concernant les actions concrètes potentielles, l’association recommande d’agir sur le matériel utilisé (mobiliers, ordinateurs, imprimantes), en prévoyant des “séparateurs acoustiques”, en aménageant des espaces avec des “cloisonnettes” et des “zones de repos auditif” (salles dédiées, canapés ou “bulles acoustiques”), ainsi qu’en installant des “afficheurs de niveau sonore” (sonomètres). Enfin, JNA conseille aux managers d’analyser l’impact de la disposition des postes de travail sur la production sonore. Car pour les entreprises, une solution pourrait être de revoir l’organisation des espaces de travail.

“La hausse de la nocivité du bruit au travail est dûe à plusieurs évolutions professionnelles : le développement des open spaces et du flex office (qui concernent 40 % des actifs), et le nomadisme, qui pousse à travailler dans des espaces de coworking (20 % des actifs) propices au bruit, ou même dans des cafés”, explique Rémy Oudghiri, sociologue et directeur général de la société d’étude Sociovision.

Selon lui, “le télétravail pourrait améliorer les choses”, mais l’idéal serait finalement de revenir aux bureaux fermés.

“Pas dans une optique statutaire, mais pour le calme et la concentration qu’ils procurent. Dans leur for intérieur, les actifs que l’on interroge sont une majorité à rêver d’un lieu silencieux. Surtout les jeunes générations, qui aspirent plus au bien-être en entreprise que leurs aînés”, conclut-il.

(1) L’enquête JNA / Ifop a été menée en septembre 2019 auprès d’un échantillon de 1013 personnes, représentatif de la population française active occupée, âgée de 18 ans et plus.

 

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