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13 février 2020
Revue de Presse

Le master, sésame sans effet miracle ?

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« De plus en plus nécessaire, de moins en moins valorisé » : le master, sésame sans effet miracle

Si un master garantit une bonne insertion sur le marché du travail, les trajectoires des diplômés sont plus chaotiques que celles des générations précédentes. La hausse du nombre de bac + 5 est plus rapide que la croissance des emplois associés.

Anaïs Boutorh s’est donné un an pour trouver « un travail qui lui plaît ». Titulaire d’un master en médiation du patrimoine depuis novembre 2019, elle connaît les réalités du marché de l’emploi dans son secteur d’activité. « Nous avions beaucoup d’intervenants professionnels en master 2. Ils racontaient leurs parcours, certains étaient encore précaires ou autoentrepreneurs. Tous martelaient qu’on allait galérer à trouver un emploi stable. L’enchaînement idyllique fin d’études puis CDI, que peuvent connaître les diplômés en informatique par exemple, n’est pas une réalité dans le milieu culturel. Nous devons être des couteaux suisses : débrouillards et adaptables. »

Depuis la fin de ses études, la jeune femme a obtenu un contrat court dans une librairie pour les fêtes. Elle vient de s’envoler pour deux 7umois au Cambodge, où elle sera bénévole. A son retour, elle envisage de faire jouer la carte de guide conférencier, qu’elle a obtenue durant son master, voire de devenir serveuse, « s’il le faut », le temps de décrocher un emploi qui lui plaise dans le milieu des arts vivants.

Bonne conjoncture

Ces parcours sont-ils la règle ou l’exception pour les diplômés bac + 5 ? Emmanuel Sulzer, ingénieur de recherche au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq), est formel : « Nous avons tous dans notre entourage un diplômé de master qui a des difficultés d’insertion, mais, d’un point de vue statistique, ils ne sont pas représentatifs. Etre diplômé, et surtout diplômé d’un master, protège du chômage. » En particulier sur le long terme. Le Cereq a interrogé des jeunes entrés sur le marché du travail en 2010. Sept ans après leur diplôme, 87 % des titulaires d’un master 2 et 95 % des sortants d’écoles de commerce ou d’ingénieurs occupent un emploi à durée indéterminée, contre 56 % des personnes non qualifiées. La dernière enquête du ministère de l’enseignement supérieur, parue en décembre 2019, confirme la protection qu’offre le diplôme de master : le taux d’insertion des diplômés 2016 de master après trente mois de vie active s’élève à 92 %. Un niveau jamais atteint jusqu’alors, porté par une conjoncture favorable aux jeunes diplômés.

Bien entendu, d’une discipline et d’un secteur à l’autre, les réalités sont diverses. Trente mois après leur entrée dans la vie active, seulement 61 % des diplômés en sciences humaines sont en emploi stable… contre 83 % en économie-gestion. En outre, 77 % des jeunes diplômés en lettres, langues ou art qui sont en emploi ont un statut de cadre ou de profession intermédiaire, contre 95 % pour ceux issus des filières sciences-technologies-santé.

« Le fait d’avoir enchaîné les expériences de bénévolat depuis mes 15 ans et le réseau que je me suis constitué ont beaucoup compté pour mon insertion professionnelle »

Malgré ces bonnes conditions d’insertion, l’accès « rapide et durable » à un emploi à durée indéterminée juste après le diplôme, mesuré par le Cereq, s’est ralenti de manière structurelle ces vingt dernières années. Il concernait 70 % des diplômés bac + 5 en 1998, mais seulement 61 % de la génération 2010. En bref, les débuts dans la vie active des diplômés de master sont plus chaotiques, moins linéaires.

 

Diplômée d’un master de l’IAE Lille en management de projets, Alix Vandon, 28 ans, a enchaîné plusieurs CDD avant de signer son premier CDI dans une association. Elle est aujourd’hui directrice du développement de la vie associative à la mairie du 15arrondissement de Paris. « Le master donne de la légitimité pour postuler à un emploi, mais il ne suffit pas. Il faut prouver ses compétences. Le fait d’avoir enchaîné les expériences de bénévolat depuis mes 15 ans et le réseau que je me suis constitué ont beaucoup compté pour mon insertion professionnelle. »

Même constat de la part de Camille, pourtant fraîchement diplômée d’une école de commerce. « Après une prépa et une école de management, je visais directement un CDI dans une grande entreprise du secteur du luxe. Mais ces sociétés recrutent peu de jeunes diplômés. Il faut d’abord faire ses armes dans des cabinets de conseil qui nous emploient en CDI, certes, mais ce n’est tout de même pas tout à fait la même chose. » La jeune manageuse a été étonnée de l’exigence des recruteurs lors de ses recherches d’emploi : « Beaucoup d’annonces spécifient rechercher des diplômés bac + 5 d’écoles de commerce ou d’ingénieurs avec déjà une expérience professionnelle significative. Ce n’est pas simple de cocher toutes les cases. »

Le salaire médian à l’embauche d’un diplômé de master s’élève à 1 690 euros net par mois, pour atteindre 2 075 euros sept ans plus tard à prix constant

« Le diplôme semble de plus en plus nécessaire, mais de moins en moins valorisé », résume ainsi le Cereq. Les progressions de carrière sont moins fortes que par le passé, notamment les progressions salariales. Un titulaire de master diplômé en 1998 connaissait une augmentation de salaire de plus de 50 % pendant les sept premières années de vie active, a observé le Cereq. Pour un diplômé de master en 2010, cette progression salariale n’est plus que de 23 %. Concrètement, le salaire médian à l’embauche s’élève à 1 690 euros net par mois, pour atteindre 2 075 euros sept ans plus tard, à prix constant. Les économistes Damiano Argan et Robert Gary-Bobo notent ainsi « une dévalorisation du diplôme de master, qui a conduit à un tassement de la hiérarchie des salaires selon les niveaux de qualification. Les écarts de salaire entre les diplômés du supérieur et les autres ont chuté sur une longue période, et cette chute s’est poursuivie tout récemment ».

Une concurrence accrue

Une situation qui s’explique en partie par la concurrence accrue entre jeunes diplômés de niveau bac + 5. Les titulaires d’un master représentaient 8,5 % de l’ensemble des jeunes entrant sur le marché du travail en 1998 (la « génération 1998 »), mais 17 % de la « génération 2013 », selon le Cereq. L’offre d’emplois qualifiés pour les jeunes diplômés n’a pas augmenté en proportion.

Pourtant, pour les bacheliers généraux, poursuivre jusqu’en bac + 5 est devenu une suite logique, une nouvelle norme. Lorsqu’elle était lycéenne, Fanny en était persuadée. Bonne élève, elle se lance après son bac dans des études d’économie-gestion à l’université, sans projet précis. Elle poursuit jusqu’à un master en « management stratégique et changement » en apprentissage, où elle occupe un poste d’« assistante travel manager » – elle gérait les voyages et les déplacements des salariés. A l’issue de son alternance, en 2014, l’entreprise ne peut pas la garder. Elle cherche pendant plus d’un an un contrat dans le même domaine, sans succès. Elle travaille alors pendant trois ans comme assistante d’éducation dans un lycée, avant de changer de voie pour devenir… gardienne de la paix, après un concours de niveau bac et un an de formation. « Je ne regrette rien. J’ai mis du temps à trouver ce que je voulais faire. C’est vrai qu’un bac + 3 aurait pu me suffire. Malgré tout, mon master me permettra, si j’en ai envie, de tenter des concours plus élevés. »

Concurrence et surqualification

Cette concurrence pousse les étudiants à la surqualification : 35 % des diplômés de master ont poursuivi ou repris leurs études dans les trente mois après l’obtention de leur diplôme, selon la dernière enquête ministérielle. Il n’est plus rare de cumuler deux masters sur son CV. « C’est comme s’il fallait être surqualifié pour se sentir suffisamment qualifié, note le sociologue François Sarfati. De leur côté, les établissements d’enseignement supérieur jouent de plus en plus la carte de la marque, pour recréer de la rareté. » Et accentuer les logiques de distinction sur les CV.

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Malgré tout, sept ans après leur sortie d’études, huit diplômés de master sur dix se disent optimistes sur leur avenir professionnel. « Tout se passe comme si les jeunes intégraient les transformations de la norme d’emploi, et ajustaient leurs attentes en conséquence », note le Cereq. Anaïs Boutorh, qui alterne voyages et petits jobs, en a pris son parti. La jeune diplômée ne se voit pas dans un poste « bien posé et tranquille » avant cinq ou dix ans. « Je préfère trouver un métier qui me passionne, même s’il est précaire. »

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